L’oie et le faucon

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A la manière des contes initiatiques de sohravardi [1], les protagonistes du conte du Graal évoluent dans des paysages de l’âme [2]. Mais dans le conte du Graal, ces paysages sont en général enrichis d’éléments symboliques qui permettent au lecteur, saisi intérieurement (dans son âme justement) par la situation décrite, de dégager aussi des éléments d’enseignement pratique.
 

Pour illustrer notre propos, prenons par exemple un de ces paysages, rendu célèbre par sa puissance évocatrice : l’épisode des trois gouttes de sang sur la neige [3]. L’image qui reste gravée dans la mémoire est celle du chevalier, assis sur son destrier dans un champ de neige, perdu dans la contemplation de trois gouttes de sang écarlate sur le sol immaculé. Les traces lui rappellent le visage de son amie. Mais Chrétien nous explique l’origine de ces gouttes de sang : elles proviennent d’une oie blessée en vol par un faucon. Ce dernier a lâché sa proie et tous deux, oie et faucon, se sont enfuis.
 
Le faucon, c’est le symbole du mortel lié à l’immortel. Dans toutes les traditions, il est un symbole solaire, masculin, et représente l’ascension [4]. De ce fait, le faucon représenté encapuchonné, comme chez de nombreux imprimeurs de la renaissance, symbolise l’espérance en la lumière et la connaissance ésotérique.
Dans les anciens temples des Mystères égyptiens se trouvaient, dit-on, deux fonts baptismaux. L’un était orné d’une tête de faucon, l’autre d’une tête d’un autre animal des Mystères. Ces deux bassins déversaient leur courant d’eau simultanément sur le candidat. L’un symbolisait la mort, qu’il fallait subir volontairement en reddition de soi, et l’autre, l’eau de la Vie. Ce double baptême signifiait donc "mourir pour vivre" [5]. Et on retrouve ici l’image double du champ de neige : à la fois désolation et pureté. Le candidat aux Mystères qui vivait ce baptême magique s’écriait au cours de ce revirement : "O mon Dieu, mon soleil, tu as déversé sur moi ta splendeur" [6].
 
L’oie est également un animal solaire, mais associé à l’aspect féminin. Chez les Egyptiens, l’âme était représentée par une oie. Dans la tradition celtique, l’oie est un équivalent du cygne.
Ainsi, Chrétien nous rappelle par l’emploi de ces symboles que les radiations spirituelles se manifestent selon deux modes d’intervention. Par le premier elles éveillent le nouveau principe masculin, le nouvel Adamas et par le second la nouvelle Hévah, c’est à dire les deux aspects de l’âme nouvelle. Mais à côté de la sublimité de cette renaissance, l’apparition de Gauvain, ce tient aussi cette longue errance après la visite au château du Graal. C’est pourquoi cette apparition des deux principes de l’âme revêt l’aspect violent de la lutte de l’oie et du faucon : la force de l’Esprit frappe le candidat de plein fouet.
 
Si le chercheur peut encore entendre l’appel de la Gnose, et s’il peut délivrer Blanchefleur en lui, alors il arrive bientôt à la montagne du Graal. Il annonce alors d’une voix puissante : " Mon secours vient du Seigneur qui fait toute chose". Aussitôt qu’il a prononcé ce mantram, les gardiens de la montagne l’entourent et l’un d’eux, un faucon, fond sur lui avec la rapidité de l’éclair, lui transperce la poitrine et, comme armé d’un glaive incandescent qu’il lui plante dans le coeur, lui brûle par une intense chaleur le système du feu du serpent ( le fameux combat contre Sagremor et Keu, les deux foyers principaux de la conscience naturelle).
Le chevalier se détourne alors de la montagne du Graal, car le temps de l’ascension n’est pas encore venu pour lui. Il retourne dans le monde les bras croisés sur sa blessure ardente et entame son travail au service de la nouvelle loi :
"Aussi longtemps qu’il le faudra, il ne couchera deux nuits de suite en un même lieu,
il n’entendra parler d’un pas difficile qu’il n’aille tenter de le franchir,
ni de chevalier qui vaille mieux qu’un autre ou même que deux autres qu’il n’aille le provoquer ;
et il ne s’épargnera nul labeur jusqu’au jour où il saura enfin qui l’on sert du Graal
et où il aura trouvé la lance qui saigne" [7].
 
Et tout comme pour Parzifal, bien qu’il soit conscient du long, très long chemin qu’il lui reste à parcourir, le candidat qui demeure fidèle à la loi de l’Esprit et à la mission gravée en lui par les serviteurs du Graal se trouvera subitement, comme par miracle, sur la montagne d’or. L’ascension est réalisée, Parzifal est élu roi du Graal.
 

Notes :

[1] A lire : l’archange empourpré de Sohravardi, traduit par H. Corbin.

[2] Voir à ce sujet les travaux d’Henri Corbin sur le monde imaginal

[3] v. 4162

[4] En Egypte, il incarne Horus, fils d’Isis : fils de la veuve dame au même titre que Perceval.

[5] Notion que l’on retrouvera plus tard avec le christianisme : perdre sa vie pour la gagner

[6] Et à nouveau, on retrouve cette notion très précise dans le christianisme originel avec les paroles que prononça Jésus sur la croix : "Eli, Eli, Lamah azabvtha-ni" c’est à dire "mon Dieu, mon Dieu, comme tu m’as exalté !" que les pères de l’église ont altéré en "Eli, Eli, Lama sabachthani" qui donne "mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as tu abandonné" afin de gommer l’enseignement des Mystères renouvelés dans le christianisme. On retrouve cependant maintenant ces traces dans les manuscrits de la mer morte, par exemple dans "la scène secrète de Jean". Voire aussi les livres de Timothy Freke : les mystères de Jésus, les travaux d’André Wauthier et au début du siècle dernier les travaux de G.R.S. Mead ou A.H.B. Kuhn

[7] Et l’on retrouve cet aspect dans les mystères christiques : "Allez, prêchez, guérissez les malades, réveillez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons (...) ne prenez ni or, ni argent, ni deux tuniques (...) si l’on vous persécute dans un ville, fuyez dans une autre..."


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