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Tous les érudits se sont interrogés sur l’origine des romans de la table ronde. Selon le consensus, les légendes et récits mettant en scène les chevaliers de la table ronde ont pour point de départ un personnage historique, un chef de guerre anglais ou gallois ayant lutté contre les saxons vers l’an 500 et au patronyme proche d’Arthur.
 

Ce personnage est cité pour la première fois dans les "Historia Regum Britanniae" de Geoffrey de Monmouth, traduite en français vers 1150, 5 ans avant la mort de son auteur.
Mais le personnage d’Arthur ne prend véritablement corps qu’un peu plus tard, sous la plume du poète normand Wace ( 1100-1175) dans son "roman de Brut" écrit entre 1150 et 1155, au moment où Aliénor d’Aquitaine épouse Henri II. Après le Brut, les grandes lignes de la saga d’Arthur resteront quasiment inchangées jusqu’à la fin (c’est à dire la vulgate) : unification des bretons, lutte contre les saxons, création de la table ronde, conquête de la France et de l’empire de Rome, trahison de Mordred, mort d’Arthur dont le corps est emporté à Avalon.
La filiation arthurienne semble ainsi toute tracée : Geoffrey de Monmouth et le Arthur historique, Wace et la table ronde, Chretien de Troyes puis ses continuateurs. Cependant, cette filiation est artificielle et ne fait pas apparaître l’énorme fossé qui existe entre chacun de ces trois auteurs.
 
Geoffrey de Monmouth nous livre une oeuvre de réthorique calquée sur les centons latins, inspirée d’une histoire des bretons de Nennius écrite au début du neuvième siècle (vers 820). Ici, les premiers traits de la légende arthurienne sont tracés sous la forme d’une éloge dont l’esprit est très éloigné des textes suivants. Cependant, les premiers éléments sont là : gloire du roi Arthur, quelques aventures contre des géants, les personnages de base : key, gauvain, la reine, bataille contre Mordred et également les premiers éléments magiques : l’enchanteur Merlin ( bien qu’en réalité, merlin soit peu présent dans l’Historia, Geoffrey avait écrit peut avant les prophéties de Merlin qui connurent un franc succès), l’épée Excalibur forgée dans l’île mythique d’Avalon.
 
Si Wace reprend le texte de Geoffrey, il ne se contente pas d’en moderniser l’écriture, de la rendre plus vivante et surtout d’ajouter un sens du détail et du réalisme dans les descriptions de batailles et de faits d’arme qui feront le succès du poète normand. Mais il est clair que Wace puise également à une autre source. Dans le roman de Brut, Wace fait d’ailleurs allusion à une tradition existante et apparemment foisonnante : "Vous avez certainement entendu déjà conter bien des aventures du noble roi Arthur, mais à force d’êtres contée et répétée, l’histoire est déformée" [1] nous dit-il. De cette tradition, nous n’avons aucune trace, mais force est de constater que Wace ne se contente pas de broder autour des quelques éléments rapportés par Geoffrey de Monmouth, il introduit également une partie des éléments clefs de la légende : La table ronde et le mythe de la survivance d’Arthur en Avalon. L’épée Excalibur acquière son renom ( dans le Brut, de nombreuses armes et pièces d’équipement ont un nom, et acquièrent ainsi une sorte de permanence) et le quatuor Arthur - Guenièvre - Key - Gauvain prend toute sa mesure [2].
Outre son souci du détail, Wace renforce la crédibilité de son récit par le souci qu’il a de citer des sources ou d’invalider certains éléments des légendes de l’époque après avoir "vérifié les faits" dit-il. Ainsi il jette le discrédit sur la fontaine de Barenton à Brocéliande : "J’ai vu la forêt, j’ai vu la terre. Je cherchais les merveilles et je n’en vis aucune" [3] et il élimine les prophéties de Merlin ( ce dernier ne réapparaîtra que bien plus tard avec Robert de Boron).
Les universitaires qui tel Jean MARX [4] ont remarqué ce fossé entre Monmouth et Wace se sont empressés d’identifier cette autre source aux légendes celtiques et galloises, mais il s’agit là d’une conclusion très hâtive, reposant principalement sur l’amalgame entre le Brut de Wace et les versions de la légende postérieures à Chrétien de Troyes.
En effet, le merveilleux et le fameux "autre monde celtique" ne sont pas encore présents [5]. La seule touche surnaturelle est cette île d’Avalon dans laquelle fut forgée Excalibur et vers laquelle Arthur est emporté (les merlins, dames du lac, dragons et épées plantées dans la pierre arriveront après Chrétien de Troyes).
On trouve chez Wace de nombreux aspects très primitifs, même s’il tente d’insérer dans son récit des éléments de chevalerie et les prémices du service aux dames. Ici, on ne brise pas les lances à tour de bras : du fait qu’elle ait un nom (bron), on imagine mal la lance d’Arthur se briser. Mais il n’est pas besoin d’aller chercher chez les Celtes alors que ces Normands, dont fait parti Wace [6], étaient seulement un siècle auparavant des vikings ( le viking Rollon reçoit la normandie de Charles le simple en 911, mais il faudra attendre 1060 pour que le pouvoir soit totalement affirmé et que les raids viking cessent). Dans le roman de Brut, les armoiries d’Arthur sont d’ailleurs centrées autour de la figure du dragon, propre à cette époque aux indo-germains et aux vikings ( il est présent comme figure de proue sur les vaisseaux de Guillaume le Conquérant), alors que jusque là, Arthur se distingait surtout par la figure de la sainte vierge peinte sur son bouclier [7]. Il faut se souvenir que ces mêmes Normands avaient des fiefs à Tolède en Espagne, en Sicile et en terre sainte [8] et que c’est par eux que toutes les connaissances des arabes (et via les arabes, de l’antiquité) ont ressurgit en France [9]. D’autre part, Wace écrivait à la demande d’Aliénor d’Aquitaine, grande protectrice des trouvères de provence et fraîchement revenue de croisade.
Ainsi, les sources possibles ne manquent pas, mais il faut bien reconnaître que, malgré ses possibles connexions orientales, le roman de Brut ne brille pas par ses aspects ésotériques ou ses valeurs religieuses et morales. Le texte de Wace s’inscrit complètement dans la tradition épique de l’époque : une société virile, violente mettant en avant le respect des liens familiaux et féodaux avec peu de place pour les sentiments et pour les femmes. Le roi en est le personnage principal et le héros [10].
 
Bien que l’on se plaise à faire remonter ses sources au Brut, Chrétien de Troyes rompt complètement avec la tradition épique en vogue à l’époque de Wace.
Tout d’abord, il s’éloigne radicalement du style de la matière de France. On peu compter Chretien parmis les chefs de file d’un nouveau style littéraire : le roman courtois ( le seul autre document de ce type est le Tristan de Béroul, contemporain de Chrétien et peut-être même postérieur à un Tristan de Chrétien). Ici, la grande fresque épique est reléguée à l’arrière plan. Comme chez Ovides [11], le roman s’interresse avant tout à la psychologie des personnages, aux conséquences de leurs actes et aux relations complexes entre les êtres humains pris dans un faisceau de tensions : désirs, morale, devoirs, honneur... [12]
D’autre part, bien que la cour d’Arthur serve de cadre aux aventures racontées par Chrétien, ce dernier abandonne complètement la trame des récits Arthuriens. Le roi lui-même est un personnage qui passera de plus en plus au second plan au fure et à mesure des romans. Fini le roi guerrier qui chevauche à la tête de ses hommes.
Bien que nous n’ayons aucune trace d’autres textes relatant les aventures des chevaliers de la table ronde entre Wace et Chrétien, ce dernier semble pourtant s’appuyer sur une tradition bien connue : ainsi, il désigne les chevaliers comme "ceux de la table ronde" sans autre explication [13]. Cependant, Chrétien s’éloigne petit à petit des modèles existants et crée un nouveau cadre pour ses propres récits afin de servir sa propre symbolique : Arthur, encore actif et vindicatif dans les premier romans (il guerroie et fait pendre les traitres dans Cligès) devient finalement ce roi mélancolique du conte du Graal. L’action se déplace peu à peu d’Angleterre en France, puis perd tout lien avec la géographie réelle pour entrer, non pas dans un "autre monde celtique" [14] mais dans un paysage intérieur, un paysage de l’âme.

Notes :

[1] le fameux "moi je vais vous conter la vraie version" que l’on retrouve chez la plupart des auteurs, notamment Wolfram von Eschenbach

[2] Le roman de la charrette de Chrétien de Troyes amènera, en la personne de Lancelot, un cinquième élément et ce roman est une véritable métaphore alchimique qui montre comment un nouvel ordre se crée autour de ce cinquième élément.

[3] On constate néanmoins que tous les lieux arthuriens ayant une connexion avec le monde réel existaient avant Chrétien de Troyes et faisaient en quelque sorte partie du folklore

[4] Jean Marx, la légende arthurienne et le Graal

[5] Nos amis Celtisants s’appuient également sur le texte de Kulwch et Olwen, qui est quand à lui complètement dans le monde du merveilleux Celtique mais, il faut bien l’admettre peu voire pas connecté au monde Arthurien

[6] Wace est aussi l’auteur du roman de Rou dans lequelle il raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Normand

[7] Notons au passage que l’on ne peut pas parler du blason d’Arthur avant Wace, pour la bonne raison que l’héraldique date de 1100 environ, soit peu avant l’époque de Wace. Ainsi, les armoiries Galloises figurant un dragon sont un emprunt à Wace et non l’inverse.

[8] Voir à ce sujet l’article sur les sources du Parzival et l’extrait de Heinrich.

[9] Sur l’énorme influence des normands dans l’œuvre de Chrétien de Troyes, voir Joseph P. Duggan, The romance of Chretien de Troyes - Yale University Press 2001 p.10

[10] Ainsi, bien que le roman de Brut soit souvent considéré comme le point de départ de la "matière de bretagne", il s’incrit complètement dans le modèle littéraire de la "matière de France" : la description des faits d’armes du roi.

[11] Dont, à priori, Chrétien aurrait adapté une partie des oeuvres

[12] Typiquement, dans les métamorphoses, Ovides expédie les aventures en quelques lignes pour s’attarder sur les changements psychologiques chez les protagonistes. Lorsqu’il évoque la quête de de la toison d’or par exemple, il expédie les épreuves en 1 à 2 phrases tandis que les combats intérieurs de Médée - amour d’abord puis haine ensuite - font l’objet de longs développements.

[13] Et pourtant, la première liste des chevaliers de la table ronde est donnée par Chrétien.

[14] Chrétien semble d’ailleurs mépriser les troubadours qui, aux dires de nos chers spécialistes auraient propagé les mythes celtes de Galles en France. Dès Erec, Chrétien nous parle de ces récitateurs ambulants qui "fabloiant vont par les cors, qui les bon contes font rebors" i.e. transforment les bons contes en mauvais.
Même des spécialistes aussi celtisants que jean Marx reconnaissent que le conte du Graal de Chrétien est " une oeuvre de caractère si profane et en même temps si peu chrétienne et si peu dominée par les motifs permanants de la mythologie celtique"(in la légende arthurienne et le graal p.327 - PUF)


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