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Joseph J. Duggan : The romances of Chretien de Troyes

Joseph J. Duggan - Yale university press 2001

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Globalement, il n’y a pas d’apport majeur ni de théorie nouvelle dans cet ouvrage. Outre une synthèse de l’état des recherches et hypothèses sur Chrétien et son œuvre, Duggan essaie de confronter les situations des romans à des situations similaires de la vie au moyen âge telles qu’on les connait. Cela lui permet de faire le tri entre ce qui nous semble mystérieux à nous, lecteurs du vingtième siècle par rapport à ce que Chrétien a voulu faire apparaître comme mystérieux.

Pour ma part, j’en tire surtout nombre de petits détails qui corroborent les hypothèses émises jusque-là sur ce blog.

Chrétien et son environnement

p.9 : les origines de Chrétien : pour J. Dugan, Chrétien n’est clairement pas juif et la seule trace menant à cette interprétation : "Chrestiiens li Gois" au vers 734 de Philomena doit être lu conformément à l’interprétation d’Anne Berthelot : "Chrétien de Gouaix" (village proche de nogent sur seine, 50km à l’ouest de Troyes)

p.10 : Duggan rappelle l’énorme influence anglo-normande à l’époque de Chrétien et précise (bien que Duggan ait un faible pour l’hypothèse celtique) qu’aucune des trames narratives de Chrétien ne trouve d’écho dans la littérature d’origine celtique qui aurait pu lui parvenir (À ce sujet, voir l’article "une autre source").

P19 : La cour de Marie de Champagne est un lieu de rencontre entre les troubadours occitans et français.

P25 : Chrétien est le premier trouvère (nord) à écrire à la manière des troubadours (sud) et il apparait aux côtés de deux grands noms : Bernat de Ventadorn (Bernard de Ventadour, un des troubadours les plus célèbres, familier d’Aliénor d’aquitaine puis de Raymond V de Toulouse) et Raimbaut d’Aurenga (Raimbaut d’Orange, même Orange que dans le Willehalm justement).

p.161 : Chrétien a une certaine connaissance médicale, au moins livresque, telle qu’on la trouve chez Constantin (musulman converti, moine du Mont-Cassin en Italie fin Xième, connu pour ses ouvrages de médecine) et dans les remèdes d’Hildegarde von Bingen (1098-1179)

p.323-325 : le rôle des femmes chez Chrétien de Troyes est très différent de la description commune faite dans la littérature (notamment ecclésiastique) de l’époque qui considère la femme comme faible et dangereuse. Chez Chrétien, elle est forte, vertueuse et souvent protectrice.

Les sources et inspirations de Chrétien

p.29 : Au fil de son œuvre, Chrétien cite parfois des sarrasins mythiques (Duggan en dénombre 5), tous issus de la légende de Guillaume d’orange, telle qu’on la trouve dans les chansons de geste.

p.61-62 : Au sujet des noms évocateurs de Dieux Celtes dans Erec et Enides. Chrétien ne semble absolument pas conscient d’une connexion entre ses personnages et des figures mythologiques. Cependant, pour Duggan, "le fait que les deux grands combats dans Erec et Enide représentent Erec aux prises avec les fils de Nodens et Matrona n’est pas à écarter". Pour moi, il y a 4 possibilités :

p.184-188 : Techniquement, il est possible que des légendes arthuriennes aient existé avant Chrétien et que des mythes celtes ainsi que des éléments de folklore breton se soient transmis dans le milieu anglo-normand jusqu’à parvenir à Chrétien.

p.189-196 : Duggan fait l’inventaire des théories et efforts de datation des récits gallois des mabinogions. Au final, ces récits sont clairement postérieurs à Chrétien (courant XIIIème siècle) et inspirés par ses romans.

p.259 : énumération des thèses prétendant discerner des influences hermético-gnostiques ou cathares dans le conte du Graal. L’énumération est assez incomplète, il manque notamment J. L. Weston et un certain nombre d’ouvrages récents.

p.273-274 : Au final, pour Duggan, Chrétien est un assembleur de récits existants (la fameuse conjointure) : on sait par exemple qu’il existe de manière avérée un épisode d’Erec antérieur à 1170. Mais ce qui est important et ce sur quoi insiste Duggan, c’est que Chrétien utilise ces éléments préexistants pour créer une histoire nouvelle, pour leur donner un sens nouveau.

Une géographie poétique

P59 : Duggan remarque que le royaume de lac est dépourvu de toute particularité géographique et ne correspond à aucun royaume historique.

p.60 : l’oncle d’Erec qui assiste à son mariage avec Enide est le généreux « roi de Galvoie ». S’agit-il du même Galvoie que dans Perceval ? un royaume spirituel ?

p.209 : Dinasdaron dans Perceval est un lieu non identifié. De toute façon, Chrétien ne connait clairement pas la géographie bretonne. Ses héros voyagent de Wales à Nantes à cheval sans se préoccuper de la distance ni de la mer [2]. A l’exception de Cligès, la géographie de Chrétien est poétique plutôt que réaliste. Pour ma part, j’irais encore plus loin en prétendant que, dans le cadre d’un manuel d’initiation, il s’agit d’une géographie de l’âme, ce qui explique aussi les incohérences climatiques et temporelles.

La religion de Chrétien de Troyes

p.120 : Dans Perceval, la mère définit Jésus comme un prophète et non comme fils de Dieu

p.116 : Gauvain jure par sainte marie.

p.152 : « Le fait qu’il fasse référence au suicide sans jamais le qualifier de répréhensible ou pécheur est un indicateur remarquable du caractère profane de Chrétien »
Remarque : dans tous les romans, l’idée de suicide est présente : Enide, CLigès, le lion d’Yvain, Lancelot (2 fois) et Blanchefleur.

p.179 : notion d’une volonté divine qui trace le chemin de Perceval. Il ne sait pas qu’il a péché, ni que sa mère est morte. Cette dernière a elle-même béni son départ [3].
Il y a une véritable prédestination divine : "J’ai beaucoup regretté, en ce qui vous concerne, quand je vous ai vu pour la première fois, de n’avoir pas su à quel sort exceptionnel Dieu vous avait destiné" (Perceval vers 4566-69)

p.182 : Le point de vue de Chrétien n’a pas l’air très catholique jusqu’aux paroles de l’ermite dans Perceval. Il y a bien un verni imposé par le contexte social du nord de la France, mais Chrétien ne critique pas le suicide, ni les tentatives de contourner le mariage, ni même l’adultère.

Une quête de plus en plus intérieure

p.156 : Au fil de ses romans, Chrétien évolue. On le voit dans son rapport à la religion, mais aussi dans les figures allégoriques de l’amour qu’il emploie. Ces figures sont très présentes dans Cligès, Yvain, Lancelot, mais pas dans Perceval. Ainsi, l’auteur abandonne l’amour courtois au profit de l’Amour du prochain (caritas) introduit dans le prologue.

p.166 : Duggan relève le « rituel » qui permet de passer d’une coutume néfaste à une coutume profitable, qui n’est pas sans rappeler les étapes de construction spirituelle et les épreuves qu’impliquent les phases de purifications (personnelle ou collective) Opposition entre le respect des coutumes par Arthur et au contraire la nécessité de les enfreindre pour les rois Capétiens

p175 : Yvain se déshabille avant de devenir fou. Il y a là un parallèle avec Paul Eph.22-24 : « se défaire du vieil homme pour revêtir le nouveau ». Yvain se défait de l’ancienne personnalité pour en revêtir une nouvelle en trois phases :

p.178 : Yvain marque un tournant dans l’évolution des romans de Chrétien. On assiste à la fois à une perte de la cohérence spatio-temporelle, qui sera de plus en plus prononcée dans le Lancelot et le conte du Graal et à une religion qui devient de plus en plus intérieure. Yvain, le héros, se transforme lui-même pour devenir meilleur.

Un sens caché

P.272 : passage en revue des prologues des romans de Chrétien de Troyes. Finalement au début de chaque roman, Chrétien laisse sous-entendre qu’il y a un sens caché à ce qu’il va conter et dans Yvain, l’auditoire est invité à écouter non seulement avec ses oreilles, mais aussi avec son cœur.

p.281 : les traités de réthorique du moyen-âge mentionnent l’art de l’allégoria qui consiste à dire une chose tout en en pensant une autre et la significatio qui est l’art d’exprimer par sous-entendu.
Chrétien maitrise clairement ces deux aspects : la significatio patente dans les prologues et un sous-genre d’allégoria dont il raffole : l’ironie. À cet égard, Philippe Ménard [4] constate que Chrétien de Troyes est probablement le premier narrateur français qui s’adresse à son public sur un ton d’amusement. Cette ironie et cet humour de Chrétien ne sont pas sans rappeler ces traits caractéristiques des prêches et argumentations des cathares.

p.287 : Erec est aussi généreux qu’Alexandre le grand (Erec 2262-66 et voire aussi 6665-66) Contradiction avec le prologue du conte du Graal dans lequel Alexandre est un être vil. Comme cela à déjà été relevé [5], il pourrait donc s’agir d’un autre Alexandre bien connu à l’époque de Chrétien. Duggan relève p.65 que la période 1159-1189 correspond au pontificat d’Alexandre III, auquel on a aussi attribué l’épithète "le grand", grand persécuteur des gnostiques et des cathares.

Notes :

[1] Ema Jung, Marie-Louise von Franz – La légende du Graal – Albin Michel 1988

[2] Globalement, quand voit se répéter l’erreur classique d’associer la forêt de Brocéliande à la forêt de Paimpont, on peut douter du sérieux de l’attribution de lieux réels à la plupart des endroits décrits par Chrétien de Troyes

[3] Du coup, la partie avec la rencontre de l’ermite perd en cohérence : si tout ce processus a été voulu par Dieu, il n’y a pas vraiment de raison de blâmer Perceval, sauf si, comme nous le soutenons, il y a un double sens au propos de Chrétien et que "faire mourir sa mère" ne concerne pas sa génitrice.

[4] Ménard,Phillippe. 1969 – Le rire et le sourire dans le roman courtois en France au moyen-âge (1150-1250) – Geneva :Droz

[5] Voir l’essais de Wolfram von Chmielewski cité dans l’article sur Chrétien


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