Le livre du Graal

Dans la même section


Perceval et la vision intérieure

Gauvain

Le joug de saturne

La blessure parmi les hanches

Le symbole de l’orme

Premières aventures de Gauvain

Le Cortège de Wolfram

L’olivier

Dans son prologue, Chrétien de Troyes dit qu’il écrit à partir d’un modèle : un livre que lui prêta le comte de Flandres. Bien que de nombreux universitaires aient pris les déclaration du prologue au pied de la lettre, il est plus que vraisemblable que le message que Chrétien voulais faire passer dans le prologue soit très différent de l’interprétation usuelle.

En effet, Chrétien de Troyes écrit Selon nous dans le langage alchimique [1], et par conséquent, son texte n’a aucun sens ( comme l’a montré Dragonetti ) sans une herméneutique ( ce que Dragonetti n’a pas vu/voulu voir)
 
Le langage alchimique s’adresse à celui qui peut comprendre ... et reste incompréhensible à celui qui ne pourrait pas comprendre mais serait prompt à attaquer. C’est pourquoi les traités alchimiques pratiquent le symbole, le double sens, l’allégorie. Les alchimistes eux-mêmes le disent : ils ont mêlé dans leurs ouvrages et parfois dans la même phrase, le faux et le vrai, laissant à « celui qui sait » le soin de trier l’ivraie du bon grain. On se garde non seulement du pouvoir politique avide d’or et de richesse, mais aussi du moi égoïste avide de développements spirituels et de pouvoirs.
Pour apprendre ce langage, le pèlerin retourne aux livres, et symboliquement au « livre M » et au « livre T » [2] : le livre de la nature, de la materia prima et le livre de Dieu, ou justement, au livre confié par Philippe d’Alsace à Chrétien de Troyes.
 
Écoutons Nicolas FLAMEL, l’alchimiste sans doute le plus célèbre de tous les temps, décrire la découverte de son Liber, son livre d’alchimie :
« Ainsi qu’après le décès de mes Parens je gagnais ma vie en notre Art d’Ecriture, faisant des Inventaires, dressant des Comptes, et arrêtant les Dépenses des Tuteurs et Mineurs, il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un Livre doré, fort vieux et beaucoup large. Il n’étoit point de papier ou parchemin, comme sont les autres, mais il étoit fait de déliées écorces, (comme il me sembloit) de tendres Arbrisseaux. Sa couverture étoit de cuivre bien délié, toute gravée de lettres ou figures étranges ; et quant à moi, je crois qu’elles pouvoient bien être des caractères Grecs, ou d’autre semblable Langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire, et que je sçai bien qu’elles n’étoient point notes ni lettres Latines ou Gauloises ; car j’y entends un peu. Quant au dedans, ses feuilles d’écorces étoient gravées, et d’une grande industrie, écrites avec un burin de fer, en belles et très nettes lettres Latines colorées. Il contenoit trois fois sept feuillets, le septième lesquels étoit toujours sans écriture. »
 
Nicolas FLAMEL ne décrit à l’évidence pas un livre physique (on ne comprend pas bien comment il serait fabriqué), mais se réfère ici à un état intérieur. La pointe de fer qui grave les caractères symbolise la volonté, premier aspect de la conscience qui se soumet au Feu de Christ, la couverture de cuivre à l’ardent désir qu’il faut avoir, au désir d’être transmuté par le feu.
 
Un adage alchimique classique stipule : « comprends si tu le peux, et ferme le livre si tu ne comprends pas ». La compréhension est ici toute intérieure : « celui qui n’a pas l’Amour - représenté par le cuivre - ne peut confier sa volonté - symbolisée par les caractères tracés par une pointe de fer - au Feu de Christ ». Il ne peut lire le livre et il ne lui reste qu’à le refermer.
 
Ainsi, les vers sibyllins de Chrétien :

A rimoier le meilleur conte
par le commendemant li conte [3]

prennent tout leur sens : Chrétien écrit sous l’impulsion d’une connaissance intérieure qui doit absolument se communiquer. On retrouve le même phénomène chez Jacob Boehme au XVIIème siècle, qui ne cesse de clamer qu’il ne fait que retranscrire ce qui lui a été dévoilé et qu’il s’agit d’une sorte de commandement divin :
"Aussi maintenant, je n’écris ni d’après un enseignement humain, ni selon une science puisée dans des manuels. Je m’inspire de mon propre livre qui s’est ouvert en moi. Le livre comprenant l’image de Dieu m’a été offert et j’y ai tout appris, comme l’enfant qui, dans la maison maternelle, regarde agir son père et l’imite dans ses jeux. Je n’ai besoin d’aucun autre livre." [4]
 
Et citons pour finir la métaphore du livre de cinabre de Gustav Meyrink [5] :
"De même qu’un homme ne peut comprendre le sens d’un livre s’il se contente de le tenir à la main ou de le feuilleter, sans le lire, de même le déroulement de son existence ne lui est d’aucun profit tant qu’il n’en a pas compris le sens. Les événements se succèdent comme les feuillets d’un livre ; c’est la mort qui tourne les pages ; et lui, ne sait qu’une chose : il les voit apparaître et disparaître, et à la dernière est écrit le mot : Fin.
Il ne sait même pas que le livre continue à se rouvrir indéfiniment jusqu’à ce qu’il ait fini par apprendre à lire. Et, tant qu’il n’a pas appris cela, la vie demeure pour lui un jeu sans profit, où se mêlent joies et douleurs.
Mais lorsque enfin il commence à comprendre les paroles de vie qui y sont écrites, alors s’ouvrent les yeux de son esprit, qui commence à respirer et à lire avec lui. Le livre de la destinée prend pour chacun toute sa signification dans la racine ; mais les lettres dansent une folle sarabande pour celui qui ne prend pas la peine de les déchiffrer tranquillement l’une après l’autre dans l’ordre où elles se trouvent."

Notes :

[1] on pourra consulter à ce sujet les travaux de Paulette Duval, R. Dragonetti, J. Markale, Emma Jung ...

[2] autres "livres intérieurs" cités dans la fama fraternitatis, texte de la rose-croix du XVIIème siècle

[3] ce deuxième ’conte’ est interprété par les critiques comme le comte à qui est dédié la dédicace. Quelques avis divergents y voient le conte originel, que Chrétien veut surpasser, à la manière d’un Wolfram von Eschenbach qui entend surpasser et/ou corriger Chrétien

[4] citation tirée des épîtres théosophiques. (pour en savoir plus sur jacob boehme)

[5] citation tirée du " dominicain blanc"


contactez-moi | Plan du site | ©2006-2007 Yoann LAMY